
« Une vie sans épreuves, c’est de l’eau tiède, ça nous apprend la vulnérabilité et la désidentification... »
Boris Cyrulnik fait partie des 43 aventuriers de l'existence ayant témoigné dans le livre L'avenir est en nous de Marie Clainchard (Ed. Dangles - mars 2014)
Boris Cyrulnik est neuropsychiatre, éthologue, psychanalyste... En constante quête de sens, il est aussi écrivain, surtout connu du grand public pour ses recherches sur la résilience (renaître de sa souffrance) et sur la mécanique fragile du bonheur. Parmi ses parutions, Mourir de dire (Odile Jacob, 2012) ; Sauve-toi, la vie t’appelle (Odile Jacob, 2012) ; Je me souviens (Odile Jacob, 2010) ; Les Vilains Petits Canards (Odile Jacob, 2004) ; Un merveilleux malheur (Odile Jacob, 2002) ; Sous le signe du lien (Hachette Littératures, 1989).
Boris Cyrulnik, Dame Sagesse vous a invité à sa table et désirerait mieux vous connaître.
Comment vous présenteriez-vous ?
C’est bien la première fois que je suis invité par Dame Sagesse ! Il me semble qu’elle est atteinte d’une « folie » de normalité. Qu’est-ce qui peut bien entrer dans son domaine ? Mon enfance, ma famille, mes amis m’ont beaucoup plus appris que cette Dame et je dois reconnaître que j’ai plus souvent côtoyé Dame Folie et Dame Horreur ! J’appartiens au milieu des fous raisonnables, des marginaux qui osent ouvrir le monde.
Avez-vous vécu une expérience déterminante qui a modifié, changé votre parcours de vie ? Cette expérience vous a-t-elle amené à prendre des décisions qui orientent encore votre vie ?
Mon enfance a déterminé tout le reste de ma vie. Et à la conclusion de celle-ci, j’arrive à l’âge du sens et je comprends mieux celui de ma vie. En 1939, mon père s’est engagé dans la Légion étrangère, la famille s’est vidée et nous étions follement pauvres. La veille de son arrestation, ma mère m’a mis à l’Assistance publique afin d’éviter que je sois arrêté par les nazis. Mais plus tard, j’ai été pris dans une rafle. J’avais six ans et demi ! J’ai réussi à m’échapper ! J’ai vécu une enfance folle qui m’a rendu plus sage que Dame Sagesse. J’ai vu la mort (mes parents sont morts en déportation) mais j’ai été plus fort que celle-ci. Elle m’a initié et je sais comment elle nous frôle. J’aurais pu rester fracassé toute ma vie ! Mais si, à l’adolescence, j’étais dans la bagarre, aujourd’hui je sais que cette enfance traumatisante et la perte de ma famille ont donné du sens à ma vie, m’ont poussé à devenir psychiatre. Il faut avoir un compte à régler pour exercer ce métier !
Quelle est votre vision du monde actuel ?
Je suis optimiste, car je pense que nous courons à la catastrophe ; et ce n’est qu’après celle-ci que nous pourrons reconstruire ! J’emploie volontairement le mot « catastrophe » qui est beaucoup plus optimiste que celui de « crise » ! Une catastrophe est une coupure avec laquelle on ne recommencera plus à vivre comme avant. Tandis qu’une crise en annoncerait une autre, et l’on continuerait de vivre comme précédemment. De plus, la crise fait partie de la condition humaine, et même de la condition du vivant.
Depuis un certain temps, nous posons des pansements, des emplâtres qui durent très peu de temps. Nous vivons sous le joug de la loi du plus fort, avec un dieu cruel, des processus archaïques et violents réapparaissent et nous subissons la dictature tant religieuse que politique. Après l’effondrement, aurons-nous la Troisième Guerre mondiale ? Et si cette dernière avait déjà commencé ? En soixante ans, n’avons-nous pas connu plus de cinquante-six conflits armés dans le monde qui ont fait plus de morts que la Deuxième Guerre mondiale ?
Aujourd’hui, dans nos sociétés à peu près organisées, nous rencontrons une violence destructrice. Ne pourrions-nous pas faire en sorte que notre merveilleuse technologie nous serve à diffuser une certaine culture de la paix, par l’information, la sensibilisation, le rejet de l’ignorance et une culture de la tolérance ? Nous devons trouver une solution aux crises qui génèrent la violence humaine. Le co-développement, le développement durable sont autant de scénarii propices à poser les jalons d’une culture de l’échange dans divers domaines, sans oublier l’éducation, l’alphabétisation, l’accès à la modernité, à une économie juste et durable qui pourrait contribuer à éradiquer les poches de pauvreté.
Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes attaché ? De quelles manières les rendez-vous vivantes ?
L’affection est pour moi une valeur essentielle. C’est un tranquillisant naturel qui donne sens à nos souffrances et nous permet de les supporter. L’affection est un besoin tellement vital que lorsqu’on en est privé, on s’attache intensément à tout événement qui fait revenir un brin de vie en nous, quel qu’en soit le prix. Ceux qui refusent de rester prisonniers d’une déchirure traumatique doivent s’en libérer pour revenir à la vie. Ils en font même un outil pour arracher du bonheur. Malheureusement, la technologie a ridiculisé l’affection et l’a transformée en bonheur impromptu !
Or la science, les tests cliniques ont démontré l’importance de l’affection ; l’émotion est une pollution nécessaire ! Un cerveau sans émotion est un cerveau éteint, et, par exemple, celui d’un enfant abandonné s’atrophie. Privé du lien d’attachement, soumis aux carences affectives, le développement biologique et psychologique du sujet est perturbé par cette perte du lien, qui seul permet l’émergence d’un cadre sécurisant et socialisant.
À l’imagerie, on voit que l’émotion active les circuits essentiels ; en fait, un cerveau n’existe jamais seul, mais toujours en résonance avec d’autres. Nous sommes « neuronalement » constitués pour entrer en empathie avec autrui et aller à son secours. Le concept de « résilience », qui est l’art de naviguer dans les torrents, et qui nous permet de « remonter la pente » même dans des situations très difficiles, s’explique directement au niveau neuronal. Notre cerveau est bien plus fabuleux qu’on ne le croit !
À ce jour, que désireriez-vous transmettre ?
Mon désir serait de tout transmettre, que ce soit mes biens, mes échecs, mes réussites..., mais malheureusement, notre culture est celle du narcissisme, de l’individualisme et les jeunes ne veulent plus accepter la transmission ! Ils croient qu’ils n’ont plus besoin de recevoir des anciens ! Même le nom des dictateurs qui ont sacrifié notre enfance leur est inconnu ! Et pourtant, les anciens sont à la fois porteurs de mémoire et porteurs des lieux qui les ont vu vivre. La transmission exige, elle, des endroits pour que la parole circule et que « l’inquiétante étrangeté » du témoignage des anciens soit entendue par ceux qui leur succèdent. Les jeunes pensent être plus intelligents (mais c’est une intelligence scolaire), plus doués (mais surtout pour les nouvelles technologies).
Notre culture prône le narcissisme, l’individualisme et ensuite, on s’en plaint ! Depuis le xiiie siècle, l’Occident valorise l’individu ; c’est une évolution, mais elle fragilise les liens. Or, la technologie et les droits de l’homme ont contribué à l’émergence de l’individualisme. D’un côté, c’est un progrès : cela veut dire que l’on peut enfin s’épanouir et tenter l’aventure du développement de la personne. De l’autre côté, elle a aussi ses effets pervers : elle a accru la solitude, en diminuant dramatiquement la place de l’empathie dans nos rapports aux autres. Aujourd’hui, ces nouvelles technologies sculptent nos cerveaux, les structurent. Mais si la plasticité du cerveau lui permet d’acquérir, de transmettre, de réparer, la technologie par sa vitesse et son inaffectivité génère plus d’informations et de problèmes que le cerveau n’est capable de traiter ! En l’entraînant dans ses représentations coupées de la réalité sensible, la technologie peut aller jusqu’à aliéner les capacités du cerveau. Par exemple, je suis stupéfait de découvrir la violence contenue dans les « tchats » sur les forums de discussion. L’ordinateur ne me sourit pas, ne fronce pas les sourcils, n’énonce pas d’interdits ! Mais il me coupe de la réalité sensible ! D’où la nécessité de se relier à la richesse des rituels de banalité, des trésors de la vie quotidienne.
Dans une société déritualisée, il est plus difficile de tisser des liens sociaux et il n’est pas rare de se retrouver seul. Cet isolement affectif a tendance à créer un sentiment de malheur chez les individus. À l’inverse, une vie ritualisée est favorable au bonheur et résiste mieux au malheur !
À la lumière de votre expérience, que vous inspire cette déclaration : « Nous sommes tous des compagnons de voyage » ?
Cette déclaration est très juste. Nous sommes de passage sur la terre et nous devrons la quitter, et cela modifie le sens du passage. Malheureusement, le voyage a changé de forme. Il se fait en solitaire, les hommes d’un côté (avec le foot et le sexe) et de l’autre, les femmes (la culture et les enfants). En temps de paix, c’est l’individu qui prime. Le centre de gravité s’est déplacé du groupe à l’individu, ce qui entraîne une exigence plus grande de chacun dans son épanouissement personnel. Et, insidieusement, le voyage est devenu narcissique !
Au Moyen Âge, on mourait très jeune et l’espérance de vie pour une femme était de trente-six ans. Aujourd’hui, au Congo, elle est de quarante-deux ans ! Les femmes devraient ériger une statue au docteur Semmelweis(1) pour avoir découvert la prophylaxie de l’accouchement, et aux « lapines » celle de la maîtrise de la fécondité ! Aujourd’hui, les femmes sont enfin devenues maîtres de leur corps et de leur fécondité. En cinquante ans, un incroyable changement de société s’est opéré. La société exigeait des hommes et des femmes qu’ils se sacrifient. Quand j’étais enfant, j’entendais régulièrement dire : « Vous savez, j’ai une femme et trois enfants ! » Aucun homme n’oserait dire cela de nos jours ! Les femmes le descendraient en flamme ! Mais ces hommes se sentaient responsables de leur famille. Ici, dans le sud de la France, quand les mineurs commençaient à travailler, à quatorze ou quinze ans, ils savaient qu’ils mourraient de silicose : mais ils descendaient dans la mine parce qu’ils allaient devenir chefs de famille ! Plus aucun homme n’accepterait ça. Je pense que les hommes d’aujourd’hui sont adolescents beaucoup plus longtemps. Si cela est mieux pour les individus – pourquoi ne pas faire de la planche à voile jusqu’à soixante-dix ans ? –, cela ne procure que du bien-être, que de l’instant, et non du bonheur.
On croit que le bonheur est une entité, quelque chose en soi alors que beaucoup de cultures pensent qu’on ne peut pas être heureux sur terre. La culture occidentale chrétienne, par exemple, disait que le passage sur terre est une vallée de larmes entre deux paradis, le paradis perdu et le paradis à retrouver si on était sage sur terre. Le XIXe siècle nous expliquait que le bonheur se méritait et que les malheureux étaient à leur place, puisqu’ils avaient échoué dans la conquête de cette faveur. La recherche du bonheur, récente, provoque paradoxalement beaucoup de malheur, de souffrance.
Dans le temps, le travail à la mine n’était que souffrance physique, voire une torture. Maintenant, ce n’est heureusement plus le cas, mais ce sont les relations qui deviennent difficiles, car la souffrance est devenue psychologique. On voit beaucoup d’épuisements professionnels dus la plupart du temps à des relations difficiles et non à l’épuisement physique. C’est une autre forme de souffrance.
Dans notre société où l’on a donné des coups de ciseaux au lien social, l’individu est seul, il n’a plus d’épaule sur laquelle s’appuyer. S’il n’est pas assez performant physiquement ou mentalement, il n’existe plus, il est rejeté par le groupe comme un pestiféré. Cela suscite beaucoup d’angoisse. Le coup de blues, le manque d’assurance ou une grande timidité sont vécus comme des handicaps insupportables. Les psychotropes sont devenus alors des béquilles qui permettent d’avancer au même rythme que les autres ! En revanche, dans les sociétés où la solidarité demeure une valeur culturelle, lorsqu’une personne est victime d’une dépression, on fait venir le chaman qui réunit le village. Le groupe fait corps autour de celui qui souffre, donne un sens à sa souffrance, et le sécurise.
Paradoxalement, il faut se souhaiter des épreuves ! Le malheur fait baisser la tête, l’épreuve la relève. Car une épreuve culturellement et rituellement accompagnée – c’est-à-dire lorsque d’autres vous entourent affectivement et vous permettent de trouver un sens à ce que vous vivez –, nous apprend un sentiment de victoire. Une vie sans épreuves, c’est de l’eau tiède, ça nous apprend la vulnérabilité et la désidentification.
(1) Ignace Philippe Semmelweis (1818 – 1865) est un médecin obstétricien austro-hongrois qui œuvra pour l’hygiène.
Impromptu
Dites-nous, Boris Cyrulnik..
Quel est votre mot préféré ? Sieste.
Quelle est votre fleur préférée ? Les fleurs des champs.
Quelle est votre musique préférée ? Celle de mon fils qui est musicien.
Quel est le lieu qui vous inspire ? La nature. Je suis amoureux de la Provence.
Quel est le livre qui vous a le plus marqué ? Celui que je suis en train d’écrire.
Y a-t-il une personne qui vous a particulièrement inspiré ? Jean-Christophe Rufin et Marilyn Monroe.
Quel est votre héros ou votre héroïne ? Je n’ai pas de héros, car ce sont des hommes qu’on pousse au sacrifice.
Quelle personne désireriez-vous rencontrer ? Romy Schneider et Marilyn Monroe.
Qui aimeriez-vous être ? Des « morceaux » d’êtres que j’admire.
Quel est votre rêve de bonheur ? La sieste.
Si vous aviez une devise, quelle serait-elle ? Aujourd’hui la fête, demain l’inconnu.
Si vous rencontriez Dieu, que lui diriez-vous et que désireriez-vous qu’Il vous dise ? « Tu as créé une merveille, l’Homme, mais Tu as oublié de nous apprendre à vivre ensemble. » - « J’efface tout et je recommence ! »
Note : Bonheur(s) Magazine a publié l'interview de Boris Cyrulnik dans son numéro 8 (Juin/Août 2014)
