AVT_Pierre-Rabhi_5504-1_2.jpg« Retrouver l’osmose avec la nature »

Jacques Durand a interviewé Pierre Rabhi, cet été, pour Soleil-levant.fr. Cet article est paru le 30 septembre 2014.

Pierre, quelle est ta vision de la société actuelle ?

On est dans la confusion totale. Notre civilisation est tellement éloignée de la vie, de la nature. On a fait du citadin un « hors sol ». Même ce qu’il mange il ne sait pas d’où ça vient. C’est comme ça … Nous sommes consommateurs prisonniers d’un système qui dit « donne ton travail, donne ton argent et fais ce qu’on te demande ». Quand on réalise que l’on est sur une toute petite planète au milieu d’un grand désert astral et sidéral… tout ce que nous savons faire à cette planète absolument extraordinaire c’est de la détruire. J’ai appris qu’il y a aujourd’hui 1500 milliardaires en dollars sur l’ensemble de la planète : un groupe d’humains très restreint a des possessions extraordinaires tandis que les autres rament comme ils peuvent. Ça va de celui qui ne sait combien il a d’argent sur ses comptes à la femme africaine qui ne sait pas comment nourrir son enfant.

On se pose la question… peut-on sortir de ça ?

Si je continue à oeuvrer c’est que je pense que oui. Mais ce n’est pas Pierre Rabhi qui va sauver l’humanité, c’est l’ensemble des personnes qui ont compris qu’elles doivent oeuvrer, en conscience, à une humanité transformée.

L’osmose avec la nature est la clé vers cette transformation ?

Prenez un grain de blé, un seul grain, il y a de quoi nourrir l’humanité dedans. Magique. Semez ce grain, il va pousser. Je peux expliquer les mécanismes mais je ne peux pas expliquer pourquoi. Pourquoi la vie s’éveille ?
Cette graine va faire 5 épis, chaque épis contient une quarantaine de graines, tu reprends chacune de ces graines, et tu vois où ça va … Malheureusement, cette magie on ne la voit plus car notre cerveau s’est modifié.
Et avec l’informatique il va se modifier encore plus. Jusque là, les machines se substituaient à nos capacités physiques : physiquement je suis bien content d’avoir un tracteur car c’est plus simple pour moi que de tout faire à la main, mais aujourd’hui on rentre dans quelque chose qui se substitue aux fonctions du cerveau.
On a aujourd’hui un cerveau artificiel. D’ailleurs on dit « mettre en mémoire » : on transfert nos mémoires dans des machines. On a inventé une vie frénétique. Dans ton champ, tu peux toujours engueuler ton plant de tomate, il ne donnera que le moment venu !
On s’est éloignés de la cadence de la vie et on a créé une vie suractivée. Cette accélération du temps et de l’espace fait qu’aujourd’hui on est dans des stress et l’avenir sera soit au retour à cette cadence naturelle soit à l’implosion de l’humanité. Aujourd’hui les outils qui étaient sensés nous aider sont devenus indispensables. Il n’y a qu’à couper l’électricité pour se rendre compte combien nous sommes totalement dépendants. Supprimons le pétrole et c’est la paralysie générale et on n’est pas conscient de ça !

Est-ce que nous avons besoin de la nature, la réponse est oui, est ce que la nature a besoin de nous, la réponse est non ! Nous sommes une catastrophe naturelle ! Les volcans eux, font partie du processus naturel de la planète, mais nous qu’est-ce que nous faisons ?

Nous sommes des bombes atomiques, on va même se distraire en flinguant des éléphants et des baleines !
Ce qui me gêne c’est que l’humanité exerce un pouvoir sur les autres espèces, ça ne veut pas dire pour autant que je suis végétarien, je mange de la viande avec gratitude par rapport aux lois de la vie. Quand un lion mange une antilope il la mange. Il n’a pas de banque d’antilope ou d’entrepôt d’antilope à vendre aux copains.
C’est la vie qui entretient la vie. L’antilope mange l’herbe et ainsi de suite. Il y a ce processus de la vie que j’admets complètement comme étant la vie qui veut vivre et la transmission de la vie par la vie. Nous, nous concentrons les animaux de façon abjecte pour produire quoi ? De la protéine animale et on oublie complètement que c’est un être vivant qui a le droit de Vie. Si l’humanité ne prend pas conscience de son inconscience on va droit dans le mur.

Parle-nous du mouvement des colibris.

Si on a créé Colibris c’est pour que chacun fasse sa part. La société civile est devenue un vaste labo dans lequel s’expérimentent des possibles pour demain : beaucoup de gens essaient l’agriculture bio, d’autres éduquent leurs enfants autrement, d’autres cherchent une autre énergie…
Tout un réseau d’alternatifs existe, et ce réseau a besoin de se rassembler, de se solidariser pour être visible et apparent face à la politique. Le politique veut la croissance, le P.I.B, le pillage de la planète, les conflits. En parallèle à cela, il y a de plus en plus de gens qui veulent que la vie soit autrement !

Tu dis souvent que la nature est notre temple…

Je ne peux pas m’éloigner de la nature, quand je fais mon jardin je suis tout le temps émerveillé, cela m’apprend à être patient, à essayer de comprendre, ce n’est pas pour autant que je vais réussir ma récolte : une brigade d’insectes peut venir et tout ravager…
La nature me ramène à ce que je sais ou je ne sais pas, et puis comprendre que la simplicité, l’humilité, la modestie sont les valeurs qui me paraissent importantes pour m’orienter dans la vie. J’ai lu des bibliothèques entières sur tout et aujourd’hui je me rends compte qu’il y a énormément de bavardages, on remplit les rayons des bibliothèques mais dans réalité le bateau continue de couler.
Ça sert à quoi de faire des congrès, des réunions si on ne prend pas en compte le fait que chacun de nous là où il est, peut faire une petite chose… d’où les Colibris : tu peux faire ça tu fais ça, tu peux faire autre chose tu fais autre chose, mais fais-le …

C’est pour cela que nous devons faire attention… pour moi, hormis Krisnamurti, les maîtres, les gourous ne m’intéressent pas et je les trouve dangereux car ils ont la prétention de posséder une vérité. La vérité ce n’est pas du business, tout le monde y a accès sans passer par quelqu’un !
Par contre quelqu’un qui met en place la façon dont on peut appréhender cette vérité, OUI.

Un mot pour conclure ?

Il faut faire attention à ne pas compliquer la chose car c’est très simple : pour faire sa part, il suffit d’aimer, de respecter, de prendre soin de la vie, de la terre, de ce qui nous est donné, en rendant hommage. L’Amour est plus fort que des armées entières.

Pour rejoindre les Colibris : http://www.colibris-lemouvement.org...

Pour lire plus l'édito et d'autres articles : http://soleil-levant.org/edito-octo...

rabhi3-183x300.jpgA lire : « Le monde a-t-il un sens » de Jean-Marie Pelt et Pierre Rabhi. Un ouvrage incroyablement vivifiant ! Fayard ; 15€