couverture_vivre-sans-pourquoi-253x300.jpg Alexandre Jollien : "Dans Vivre sans pourquoi, j’ai essayé de retracer les hauts et les bas de ma vie en Corée du Sud. Avec ma femme et mes trois enfants, j’ai eu la chance de faire mes valises pour me mettre à l’école d’un maître. Approfondir le chemin du oui, pratiquer à fond le zen et me familiariser aux Évangiles.
Vivre sans pourquoi, c’est principalement trois chantiers : sortir de la dépendance aux qu’en-dira-t-on pour exister par nous-mêmes, passer du désir de plaire à tout prix à un amour plus vrai. C’est aussi vivre à l’écart de la dictature de l’après pour essayer de profiter de l’ici et maintenant. C’est enfin se libérer des objectifs qui nous aliènent et qui nous traînent.
Dans ce journal spirituel, j’ai souhaité explorer les grands chantiers de la vie spirituelle pour essayer de dégager un chemin vers le fond du fond où, comme le croient le zen et la tradition mystique, notre vraie nature nous précède, où la joie, la paix et l’amour demeurent en abondance.
Bonne lecture. Et, dès à présent, nous pouvons tous commencer une vie avec un peu moins de pourquoi. Vivre sans pourquoi, c’est se départir du qu’en-dira-t-on et surtout, poser des actes solidaires car si l’on existe, si l’on est en vie, c’est bien grâce aux autres…"

Pour le magazine Happinez (N°8), Marie Boulic-Mersch et Nathalie Cohen ont interviewé Alexandre Jollien. Écrivain et philosophe, Alexandre Jollien est de ceux qui ont une foi inébranlable en la richesse que recèle notre coeur, au fond du fond de chacun d'entre nous, logé entre l'amour, la joie et la sagesse.

Qu'est-ce que l'amour pour vous ?
À mes yeux, l'amour relève bien plus que d'un pur sentiment. Il nécessite vraiment d'accueillir l'autre tel qu'il est, sans le juger. Aimer l'autre, c'est, selon Aristote, se réjouir qu'il existe. Il s'agit de dire oui à tout ce qu'il est, entièrement, y compris dans les moments difficiles. L'amour nécessite justement de descendre au fond du fond pour voir au-delà des émotions passagères. Négativement, on pourrait dire que l'amour, c'est le non-jugement, la non-critique et, positivement, que c'est l'accueil de l'autre tel qu'il est. Depuis que je vis à l'étranger, j'ai l'impression que souvent on associe l'amour à la notion de manque : plus une personne me manque, plus j'ai l'impression de l'aimer. Mais au fond, est-ce vrai ? C'est ce que j'apprends ici (à Séoul) : nourrir une relation à l'amour beaucoup plus profonde que le simple sentiment. Aimer l'autre, c'est être en lien et nourrir une compassion en bref. En italien; "je t'aime" se dit "Ti vogio bene" (je te veux du bien). Malheureusement, quand on est prisonnier du sentiment et de la dépendance, le bien de l'autre et même son propre bien sont oubliés au profit de la satisfaction immédiate. Aimer, pour moi, c'est sur le long terme, au quotidien, dans la difficulté, au coeur de la différence, aller vers l'autre tel qu'il se propose.

En quoi avez-vous la foi ?
En ce qu'il y a de plus beau dans le fond du fond, c'est-à-dire dans le coeur de l'homme et de la femme, et qui n'est pas forcément définissable. Je crois qu'au fond de nous, la paix, la joie et l'amour nous précèdent. Malheureusement, on peut être complètement déconnecté de cette ressource et tomber dans la tristesse et l'amertume. Mais, j'ai la conviction, de plus en plus vive, qu'il y a au fond une joie profonde et un amour de l'autre, que notre nature véritable nous porte au lien, à la générosité, à la douceur.
Je crois profondément en Dieu, mais pour moi il échappe carrément aux étiquettes. Quand on parle de Dieu, souvent, on projette sur une autre réalité nos préjugés, nos peurs et on les considère comme une béquille. Or je crois qu'il y a une vie pleine et entière, ici et maintenant, dont on se coupe par nos jugements hâtifs, nos peurs et nos habitudes. La foi c'est, en quelque sorte, transpercer cette couche nuageuse pour accéder à la joie en nous. Cela m'aide, certains matins, à me dire qu'il y a au fond du fond une source inaltérable, que rien ne peut bousiller. Dans la vie, on peut être cabossé, blessé de fond en comble, mais demeure toujours intacte une part de nous qui ne se voit pas.
Aujourd'hui, on juge beaucoup sur les apparences et les compétences, sans laisser être ce fond du fond, où chacun est unique. Je crois qu'on a tous le fantasme d'être compris et consolés à 100 % ! Or, ici-bas, ce n'est pas possible, parce que on est tous peu ou prou blessés. Dès lors que l'on comprend l'impossibilité d'une telle consolation, on peut s'approcher de l'autre avec un infini respect et beaucoup de douceur.

En quoi portez-vous votre espoir ?
Votre magazine y participe ! J'espère une sorte de joyeuse réhabilitation des anciennes notions, comme la sagesse, la spiritualité, le bonheur au quotidien. Échapper à la tentation de vouloir tout maîtriser, échapper au danger de réduire l'autre à ce qui est utile. À mes yeux, l'amour c'est gratuit, c'est ce qui nous arrache aux règles du donnant-donnant. Je crois que quand on a peur, on va vers l'autre par calcul, en se demandant : "À quoi peut-il me servir ?"
Or quand on est libéré de cette peur, on peut vraiment aimer l'autre, donc j'espère de tout mon coeur qu'il y a des mini-conversations intérieures qui nous sortent du donnant-donnant, de la dictature du regard de l'autre. Plus on est soumis au regard de l'autre, moins on peut aimer véritablement. Peut-être s'agit-il de procéder par étapes. L'espoir c'est donc de se mettre pas à pas en chemin. IL n'y a rien de pire que l'immobilisme. L'aventure est certes délicate, difficile, car ça requiert un minimum de changement, mais l'espoir, précisément, c'est de se mettre en route ici et maintenant.

couverture_vivre-sans-pourquoi-253x300.jpgNé en 1975, Alexandre Jollien a vécu dix-sept ans dans une institution spécialisée pour personnes handicapées physiques. Philosophe et écrivain, il est l’auteur d’une œuvre qui s’attache à un lectorat toujours plus large depuis Éloge de la faiblesse (Cerf, 1999, prix de l’Académie française) et, au Seuil : Le Métier d’homme (2002), La Construction de soi (2006), Le Philosophe nu (2010), et Petit Traité de l’abandon (2012).

Paru le 5 mars 2015 aux Editions du Seuil : Vivre sans pourquoi - Itinéraire spirituel d'un philosophe en Corée + 1 CD audio MP3 avec un texte original pour prolonger la lecture. - 336 pages - 17.50 € TTC

==> Interview tiré du magazine Happinez, N°8