lislam-vu-de-linterieur.jpgSaïd Ali Koussay est musulman et membre d’une confrérie soufie. Ancien ministre de la République malgache, il est imam, aumônier musulman à l’hôpital Avicenne (1) de Bobigny (région parisienne) et Co-Président musulman du GAIC (Groupe d’Amitié islamo-chrétienne). Il est très ouvert au dialogue avec des représentants des différentes confessions religieuses, a publié de nombreux articles et participé à des émissions notamment sur le thème de la mort.

''Saïd Ali Koussay, Dame Sagesse vous a invité à sa table et désirerait mieux vous connaître.''
Comment vous présenteriez-vous ?
Je me présenterais comme un homme à la recherche du savoir et de la connaissance. Tout ce que j’ai vu et entendu jusqu’à présent ne me permet pas encore d’appréhender l’homme que je suis, ni l’univers qui m’entoure.
Né en 1942, au fin fond de la brousse de Madagascar, d’un père commerçant et d’une mère au foyer, j’ai pu suivre des études supérieures. Diplômé de l’École Nationale d’Administration à Madagascar, j’ai gravi toutes les hiérarchies, jusqu’au poste de ministre dans le Gouvernement malgache. Cette fonction administrative m’a mis, certes, en contact étroit et permanent avec la population, avec des hommes et des femmes, de tout âge et de toute condition sociale, mais elle était loin de satisfaire ma quête du sens de la finalité de l’être humain.

Avez-vous vécu une expérience déterminante qui a modifié, changé votre parcours de vie ? Cette expérience vous a t-elle amené à prendre des décisions qui orientent encore votre vie ?
En tant que père de trois enfants et haut fonctionnaire dans l’administration malgache, j’étais amené à choisir entre, d’une part rester à Madagascar, jouir de ma fonction et de ses avantages et d’autre part, rejoindre mes enfants, livrés à eux-mêmes à Paris, où ils poursuivaient leurs études. Je n’y avais aucun membre de ma famille, pouvant les accueillir et les héberger. En accord avec mon épouse, j’ai décidé d’abandonner tous mes privilèges et nous sommes partis nous installer en France, auprès de nos enfants pour les aider et les accompagner à poursuivre leurs études. Cette décision a changé radicalement le cours de ma vie.
Nos enfants ayant grandi et acquis leur indépendance, nous sommes restés à Paris et j’ai essayé de vivre concrètement ce hadith du Prophète Muhammad : « J’étais UN trésor caché. J’ai aimé être connu. Alors, J’ai créé les créatures (pour Me connaître) et par Moi, elles Me connurent ». Cette parole prophétique m’a conduit à me demander de quelle manière actualiser dans ma vie cette mission essentielle « Connaître Dieu en tant que L’Unique Créateur de toutes les créatures ». Sur terre nous n’avons que nos frères, les êtres humains. Il me fallait donc voir, au-delà de l’humain, le Seigneur derrière la créature. C’est en cela que j’ai compris qu’en tant qu’homme, je devais infuser l’amour dans mes relations, à mon entourage, à ma famille, à mes amis, à mes compagnons et à tous ceux que je serai conduit à rencontrer. Ainsi dans le quotidien – je suis imam et aumônier à l’hôpital Avicenne de Bobigny – et auprès des malades et des mourants, j’ai maintes occasions de me rappeler ce devoir d’amour et de compassion inconditionnel. Je fais mienne leur douleur et pleure avec eux.

Quelle est votre vision du monde actuel ?
Habitant en banlieue parisienne, je vois la France comme un « carrefour du monde » : échantillons de différentes cultures, situations sociales, économiques et politiques. Le monde a enregistré, ces dernières années, de grands progrès dans les domaines de la science, de la médecine, de la technologie et de la communication. Les « autoroutes » par des faisceaux satellitaires rendent notre monde comme un « village ». Tout le monde se connaît. Tout se sait.
Cependant, la prolifération des armes nucléaires et des armes de destruction massive constitue une menace potentielle de notre monde, de l’humanité entière. Les inégalités sociales se creusent : les riches, minoritaires s’enrichissent, sans scrupule. Les pauvres, majoritaires, s’appauvrissent, de jour en jour, sans aucune compassion de la plupart de nos semblables. Le cœur de l’homme se vide de « l’humain ». L’homme a perdu son humanité. Toutes les structures sociales et toutes les institutions politiques, économiques et financières se fondent sur l’accumulation du gain, de l’avoir, de l’argent-roi, du « moi d’abord, après les autres ».
Et pourtant, durant ces trois dernières décennies, des initiatives tendant à humaniser le monde se sont multipliées telles les rencontres, initialisées par des papes, de tous les chefs religieux du monde à Assise en 1986 et en 2012 ; les mesures sociales engendrées par l’élection de Barack Obama à la présidence de la République des États-Unis d’Amérique… Tout cela a fait renaître un légitime espoir dans la guidance du Seigneur – et – Maître des mondes.
Mais il est nécessaire aussi de pratiquer l’humilité, la patience, et l’engagement. Car personne ne garantit la possibilité de percevoir et de comprendre ce qui va s’entrouvrir et advenir : ni la foi seule, ni la raison seule. Le Coran (verset 34, sourate 31) dit : «Nul homme ne sait ce qu’il acquerra demain ; nul homme ne sait en quelle terre il mourra ». Sans oublier le devoir de respecter le droit à la différence et la liberté de l’autre, ce qui n’exclut pas de témoigner pacifiquement, respectueusement et humblement de sa foi, de ses valeurs et de sa singularité.

Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes attaché ? De quelles manières les rendez-vous vivantes ?
Je suis comme une goutte d’eau dans l’océan ou comme un grain de sable dans le désert. Et mes valeurs s’y rattachent : humilité, honnêteté et probité. Elles m’ont aidé dans l’éducation de mes enfants, auxquels j’expliquais que celui qui se rabaisse devant autrui, Dieu en lui, le relève ; que le bien mal acquis génère le malheur et qu’il est nécessaire de dire la vérité, même si elle est contre soi-même, car étant immortelle, elle réapparaîtra un jour. Il faut se souvenir de cette sagesse disant : « L’or brille même dans la boue ».
N’oublions pas que la vie est passagère. Le temps qui passe est un thème repris par le Coran qui engage l’être humain à la retenue, à la pratique de l’humilité et de la patience, pour qu’il ne perde pas de vue le sens et les enjeux de la vie au cœur de l’existence. Cela est de nature à susciter des attitudes de paix et à écarter les illusions et les ambitions démesurées qui ferment l’horizon. La parole de la sagesse musulmane le dit bien : « Adore l’Être Créateur comme si tu allais mourir demain et vis ta vie comme si, tu devais vivre éternellement ».

À ce jour, que désireriez-vous transmettre ?
J’aimerais transmettre l’idée que les hommes sont semblables dans leur humanité. Ils ont été créés par amour et dans l’amour par leur Créateur. C’est par cet Amour qu’ils ont été créés à partir d’un seul Être pour constituer une fraternité humaine. Ils ont une destinée commune, celle de tous retourner, un jour, devant leur Créateur et Lui rendre compte de ce qu’ils ont fait de leur vie sur cette terre.
L’être humain doit répandre l’amour autour de lui, sans distinction de race, d’origine et de couleur de peau. Accueillir l’autre différent est un devoir inaliénable. Chaque être humain suit immanquablement son destin prédéterminé. L’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ont été créés bien avant notre naissance.
L’hospitalité, l’accueil et la reconnaissance mettent l’accent sur la différence comme richesse du fait que chaque être humain porte en lui la trace de l’Absolu, du Divin. Il n’y a pas de vérité de vie sans l’accueil de l’autre différent. La multiplicité des êtres n’altère en rien l’unité transcendante de l’Être. La pluralité du monde, des cultures, des singularités, suscite le désir de la connaissance, permet de mieux faire face à la difficulté de l’existence, favorise le vivre ensemble et devrait aussi générer la paix. __ À la lumière de votre expérience, que vous inspire cette déclaration : “Nous sommes tous des compagnons de voyage ” ?__
Oui, bien sûr ! Nous sommes tous des compagnons de voyage. Nous sommes en marche, en mouvement. Cette vague qui vient des profondeurs des océans, s’échoue sur la plage et y reste une fraction de seconde, avant de revenir dans les océans pour réintégrer sa Source, son Origine. C’est la nature humaine : « Nous venons de Dieu et nous retournerons à Lui », dit le Coran (verset 156 de la sourate 2).
Aujourd’hui, étant tous embarqués dans un même bateau, la planète terre, ne devrions-nous pas être solidaires ? Une compréhension mutuelle s’impose, car notre bateau, pourrait être détruit par nos propres mains si nous n’y prenions garde ; et alors nous coulerions tous ensemble. Que le Créateur Souverain nous en préserve !

(1) A l’hôpital franco-musulman de Bobigny, Avicenne, l’aumônerie réunit un imam, un prêtre, un pasteur, un diacre orthodoxe et un rabbin.
Cet hôpital, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), a un symbole. Celui du célèbre porche bleu et blanc à l’architecture mauresque. Et l’inscription sur la façade : «Hôpital franco-musulman», en français et en arabe, qui rappelle le passé de l’établissement.
Mais le personnel cite plus volontiers un panneau transparent. Il est situé derrière les standardistes de l’accueil. Un grand ovale, banal, mais on ne peut pas le rater. On y lit, dans des dizaines de langues et une douzaine d’alphabets : «Bienvenue». Ici se croisent «82 nationalités», selon la directrice, Dominique De Wilde. «90 ethnies et 40 langues», avance un autre. Chacun a des chiffres en tête, souvent différents, et tous s’enorgueillissent de cette pluralité.

Cette interview a été réalisée en juin 2013.

014141.jpg Le 7 janvier 2015, Le GAIC, Groupe d’Amitié Islamo-Chrétienne, a condamné fermement l’attentat ignoble dont ont été victimes, les journalistes de Charlie Hebdo.
"Croyants en un Dieu miséricordieux, citoyens d’un Etat de droit, nous condamnons toute référence à la vengeance et toute utilisation de la violence au nom de l’une ou l’autre de nos religions.
Nous nous inclinons devant ces victimes innocentes et exprimons notre profonde sympathie aux familles endeuillées." Saïd-Ali KOUSSAY, Béatrix DAGRAS Coprésidents

Altérité et vulnérabilité
Cet ouvrage réunit les travaux conduits par le laboratoire d’Éthique médicale (université Paris-Descartes) en partenariat avec l’Institut de criminologie et de droit pénal (université Panthéon-Assas), lors d’un colloque dont l’objectif était de définir la notion d’altérité en rapport avec la vulnérabilité de la personne, tant au plan éthique que juridique.
Saïd-Ali-Koussay a participé à la rédaction de cet ouvrage avec Guillaume Bernard, François Clavairoly, Jean-Pierre Cléro, Antoine Guggenheim, Haïm Korsia, Angèle Kremmer-Marietti, Michèle Stanton-Jean, sous la direction de Christian Hervé et Stamatios Tzitzis.