AVT_Bertrand-Vergely_7651.jpg À l'occasion de la sortie de son dernier livre (La Tentation de l'homme-Dieu, éd. Le Passeur, mai 2015), je vous propose le témoignage de Bertrand Vergely, pour mon livre "L'Avenir est en nous". Ce philosophe est un transmetteur, un enthousiaste, qui essaie de nous communiquer la passion de la vie, et la nécessité de lui donner un sens. Pour lui, nous sommes tous des inaugurateurs d'aurore.

Bertrand Vergely, Dame Sagesse vous a invité à sa table et désirerait mieux vous connaître.

• Comment vous présenteriez-vous ?
J’aimerais d’abord dire que je me sens, non pas philosophe, mais artisan-philosophe, et ce, parce que j’essaie de faire vivre ensemble le sens de la pensée et derrière elle de l’esprit, la lucidité face à l’existence et notamment face à la souffrance, au mal et à la mort et enfin, la faculté de faire face aux épreuves grâce au sens de la foi, du bonheur et de l’émerveillement.
J’aime le sens de la vie, ce sens consistant à être heureux et à savoir le rester en ne rajoutant pas de l’huile sur le feu quand le feu se déclare. Jadis, on critiquait à juste titre l’idéalisme et avec lui une certaine ivresse de l’illusion. Aujourd’hui, une autre ivresse s’est emparée de nous. Celle de la désillusion et, avec elle, de la morosité, voire de la tristesse. Aujourd’hui, ce n’est pas l’idéalisme qui nous fait errer, mais le matérialisme, ce dernier étant souvent triste. À Delphes, durant l’Antiquité, sur le portail d’entrée du temple d’Apollon, on pouvait lire cette inscription, « Rien de trop ! », en écho à ces autres inscriptions : « Connais-toi toi-même » et « Ne jure pas ! » Le matérialisme relève de la démesure. En désespérant du Ciel afin de faire retour à la Terre, outre qu’il idéalise la Terre en pensant pouvoir trouver tout en elle, il lui arrive souvent de se perdre dans le désespoir et de ne pas en sortir. Je crois en l’équilibre entre le Ciel et la Terre, l’esprit et la matière, le divin et l’humain. Cet équilibre se trouve dans la Vie et le Sens, Vie et Sens consistant à aller de l’avant en se servant de la matière et de l’esprit, du divin et de l’humain.

Avez-vous vécu une expérience déterminante qui a changé votre vie ? Cette expérience vous a-t-elle amené à prendre des décisions qui orientent encore votre existence ?
J’ai eu trois expériences dans ma vie qui m’ont marqué.
La première, je ne l’ai pas choisie, celle de naître dans la famille qui a été la mienne. Un père résistant. Une mère genevoise désireuse de connaître la culture française. Résultat : un grand sens de la vie et, avec lui, de la culture et de l’intelligence. De ce fait, une mère qui devient chrétienne orthodoxe après une rencontre avec un moine du mont Athos, le père Sophrony. L’orthodoxie ! Une religion persécutée par l’athéisme soviétique. Une religion qui enseigne Dieu dans la beauté à travers des liturgies héritées somptueuses. Une religion qui pense du fait de la pensée religieuse russe. Un Dieu plein de beauté et d’intelligence. Un Dieu dans lequel j’ai baigné et je baigne encore. Premier événement déterminant de mon existence.
Deuxième expérience. Après mon baccalauréat, une première année de philosophie à la Sorbonne. Un soir, après un cours, une conversation dans un café avec Heinz Wissmann, professeur d’allemand philosophique, traducteur d’Héraclite et d’Épicure. Wissmann, qui a parmi ses étudiants Luc Ferry, n’y va pas par quatre chemins. « Pour faire de la philosophie, il faut deux choses : du travail et de la volonté. On les acquiert en préparant Normale Sup. » Cette phrase me fait l’effet d’une bombe. À l’époque, on est quatre ans après Mai 68, personne ne parle de volonté et de travail. Les étudiants, très politisés, sont exigeants vis-à-vis des autres, non vis-à-vis d’eux-mêmes. Je sens intimement que Wissmann a raison. Je vais m’inscrire en hypokhâgne, puis deux ans après, je rentre à Normale Sup. Wissmann m’a sauvé. La khâgne, les années à Normale, l’agrégation ! Je garde de ces moments un souvenir ébloui. Beaucoup de gratitude également à l’égard de la France qui me permet de vivre tout cela. Grâce à la philosophie, je découvre le maître intérieur. Dieu parle à chacun. Il me parle à travers l’ascèse philosophique qui ne contredit pas la lumière religieuse, mais l’approfondit.
Enfin, troisième expérience : le mont Athos. Un jour, en lisant un magazine dédié au tourisme et aux bonnes tables, un article sur la Sainte Montagne. Des photos vertigineuses. Et soudain, le désir d’aller là. Le début d’un périple qui va durer près de quarante ans. Un périple marqué par une expérience forte. Un jour d’août, en regardant la Sainte Montagne inondée de lumière, je ressens la nécessité de dire un grand oui à ce que je vois, à ce qui est là, devant moi, dans la lumière de l’être. Dieu va au-delà du mental et de son agitation. C’est impossible à comprendre quand on est marqué par le mental comme le sont tant d’intellectuels, tant d’Occidentaux. Résumons-nous. Dieu. La pensée. Le oui.
Voilà les trois expériences déterminantes de ma vie. Des expériences plus que fortes et qui durent encore.

Quelle est votre vision du monde actuel ?
Le monde actuel est coupé en deux. D’un côté, il y a un monde qui va bien. Le monde des chercheurs de vérité. D’un autre côté, il y a un monde qui va mal. Le monde des gens perdus qui ne cherchent rien par paresse. Le christianisme parle de péché. Terme qui veut dire « rater la cible ». C’est le cas du monde perdu. Qui ne cherche plus la vérité évolue dans un monde qui ne tient pas la route. Tout y va de travers. Faute de foi. Il y a malheureusement des philosophes perdus. Ce sont les philosophes de la tristesse. Ceux qui aussi ne cessent de penser contre. Contre la religion. Contre la philosophie. Contre la métaphysique. Contre la transcendance. Soi-disant pour nous faire retrouver le sens de la réalité. Il est vrai qu’il faut vivre ici et maintenant. Il importe de s’incarner. Mais parce que l’incarnation est la transcendance même, et non sa négation.
Camus, que j’aime beaucoup, a recherché la vérité intensément. Cette quête l’a conduit à récuser Dieu par révolte contre les théologiens et leurs raisonnements justifiant la souffrance humaine. Elle l’a conduit à préférer de ce fait vivre pour rien, de façon absurde, plutôt que de vivre pour Dieu. Je comprends sa révolte contre la théologie doloriste. Mieux encore, je la partage. Je ne pense pas cependant que la vie absurde et l’hédonisme soient une réponse au dolorisme. Au mont Athos, les moines ne vivent pas pour Dieu. Ils vivent en Dieu. Dieu n’est pas un but. C’est une source. De ce fait, tout ne converge pas vers Lui. Tout s’ouvre à partir de Lui. Tout ne se fait pas pour Lui. Tout se fait à partir de Lui. Quand Dieu est, non seulement un but, mais le but, tout est asservi à Dieu. Quand Il est source, tout est libéré par Lui. L’Occident a beaucoup pensé Dieu comme but et pas assez comme source. Il a beaucoup pensé Dieu comme raison et pas assez comme liberté. D’où le développement de théologies de la raison justifiant la souffrance humaine pour sauver la rationalité du Dieu-but. Camus a bien vu l’impasse de ces théologies.
Mais vivre pour rien ne me semble pas être la bonne réponse à ces impasses. Si vivre pour rien conduit à vivre dans la générosité et la passion de l’instant, vivre pour rien conduit aussi à vivre dans le vide ou bien encore dans la violence. C’est l’ambiguïté de Camus qui a du mal à se libérer de la révolte. C’est l’ambiguïté du monde actuel. Celui- ci s’insurge contre Dieu et la religion. Pourquoi pas, quand Dieu est synonyme d’asservissement. Attention de ne pas s’asservir au vide ou bien encore au nihilisme sous prétexte de ne pas s’asservir à Dieu ! Seul le Dieu-source délivre vraiment en proposant autre chose que le vide à la place du Dieu-but.

Êtes-vous pessimiste à propos du monde actuel ?
Je suis pessimiste à l’égard du monde perdu, à bien distinguer du monde actuel. Et je crois qu’il faut l’être. Je ne pense pas, mais pas du tout, que le vide et le nihilisme vont libérer le monde. Au contraire. Ils risquent de créer un vide favorisant par compensation le développement de toutes sortes de sectes ou de communautarismes religieux. Quant au monde actuel, qui est le monde agissant, le monde de l’action, donc le monde de l’actualité de l’action, tout reste ouvert, tout étant en cours d’évolution.

Le monde actuel fait-il quelque chose face au monde perdu ?
Il agit, mais de l’extérieur, sans s’attaquer au problème de fond. Le monde est pollué. On tâche de lutter contre cette pollution par des réglementations. Cela ne suffit pas. Les pollutions extérieures sont le résultat de pollutions intérieures. La conscience profonde de l’existence fait défaut. Voilà la source de toutes nos pollutions. On devrait vivre une révolution des consciences. On ne le fait pas. Les politiques n’en parlent pas. Les intellectuels n’en parlent pas assez. On devrait enseigner aux êtres humains la religion véritable qui est attention constante à l’existence. On devrait enseigner l’art de la concentration et de la méditation. Notre monde s’évertue à détruire le religieux en ne voyant en lui que fanatisme. Au lieu de méditer, il se perd dans d’interminables disputes politiques. Nous manquons cruellement d’attention à la vie. Ce manque débouche sur la montée de l’insignifiance qui fait le jeu de la morosité ambiante, du nihilisme rampant, des pulsions suicidaires et de la violence. Je rêve d’un monde dans lequel, dans les écoles, on méditerait, le matin pour commencer la journée et le soir pour la clore.

La morosité est donc si grave que cela ?
Oui. L’Homme est un animal qui a besoin de foi pour vivre, la foi étant cette adhésion fondamentale à la vie jusque dans ses ultimes profondeurs, d’où vient toute énergie. Quand on tue la foi en Dieu en ne pensant plus que fondamentalement il y a quelque chose d’inouï à l’origine de tout, la perte du fondamental finit par tuer l’Homme et la vie. Auparavant, on provoque tout ce qui nous meurtrit : maladies, crises économiques, misère sociale, crises politiques, guerres, dépressions, maladies mentales, servitude à l’égard des addictions. Le christianisme n’a pas toujours enseigné la foi comme énergie. Obsédé par la faute et le mal, il a beaucoup développé la culpabilité et le jugement. Quand il s’est agi de croire, croire a souvent signifié obéir, se soumettre, avoir peur alors que croire signifie élargir son horizon, oser dépasser ses limites en étant métaphysiquement audacieux. La foi a été envisagée sous un angle moral, alors qu’elle est la clef de la plus haute connaissance qui soit. Vivons la foi comme confiance dans l’émerveillement devant la vie. On rentre dans la connaissance à travers l’attention à la vie.

Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes attaché ? Comment les rendez-vous vivantes ?
Il importe avant tout de bien comprendre ce qu’est une valeur. Si la morale consiste à poser des principes en déterminant ce que sont le bien et le mal, si l’éthique réside dans le fait de guider son action en recourant à une règle intérieure et non extérieure, les valeurs relèvent de ce qui vaut, soit aux yeux d’un groupe, soit aux yeux d’un individu. Qu’avons-nous envie de vivre ? Qu’est-ce qui vaut pour nous ici et maintenant ? Voilà les questions que posent les valeurs. Elles y répondent à travers des mots forts derrière lesquels se trouvent des histoires et des imaginaires. Mes valeurs renvoient à mon histoire et à mon imaginaire. Elles renvoient à quatre mots forts à mes yeux : le désir, la persévérance, le courage et la gratitude. J’aime les êtres qui s’engagent en se jetant dans le feu de l’action et de la vie. J’aime ceux qui savent persévérer une fois l’engagement pris. J’aime ceux qui savent faire face au danger. J’aime enfin ceux et celles qui savent remercier quand ils ont réussi et même quand ils ont échoué. Rien de pire à mes yeux que de n’avoir aucun désir, aucune persévérance, aucun courage et aucune gratitude. Quand tel est le cas, on est en face d’une médiocrité et, pour tout dire, d’une misère spirituelle extrême.
Pour faire vivre mes valeurs, je me bats contre moi-même.
Nous avons tous des démons intérieurs. L’esprit de lourdeur existe par ailleurs. Je me bats contre moi-même en me disant qu’il ne faut pas se laisser piéger par les forces d’inappétence qui rôdent partout, en résistant aux pensées tristes ou mauvaises, en me rappelant qu’il y a toujours une solution, une réponse, une issue possible. Les valeurs sont en ce sens très liées au cœur de notre être. Quand on se laisse guider par lui en écoutant notre voix intérieure, on est sûr de ne pas errer. Les valeurs sont aussi très liées à la joie, cette anti-tristesse. C’est la joie qui me fait aimer le désir, la persévérance, le courage et la gratitude. Tout vient d’elle. L’action, l’intelligence, la joie rendant possibles l’action et l’intelligence, en étant l’intelligence de toute intelligence et l’action de toute action. Si la vie est possible parce que l’on pose que celle-ci a une issue, c’est en étant joyeux que l’on fait vivre cette issue. En ce sens, on peut dire que la joie est la valeur de toutes les valeurs.

À ce jour, que désirez-vous transmettre ?
Le feu. L’enthousiasme. La passion. Le désir de lutter et de vaincre. Un jour, on a demandé à Jean Cocteau : « S’il y avait le feu chez vous, qu’emporteriez-vous ? » Et Cocteau a répondu : « J’emporterais le feu ! » Superbe réponse ! Enseigner, c’est donner envie. C’est être un passeur d’enthousiasmes et d’envies. Il n’y a que cela que l’on transmet. Tout le reste s’ensuit.
Aussi la transmission n’est-elle qu’une longue passion, qu’un grand enthousiasme, qu’une grande envie déroulée à travers le temps et les êtres. Qui est passionné est passionnant. Qui est passionnant éveille et réveille la passion. Qui éveille et réveille la passion est un transmetteur. Il est la transmission même. Ce n’est plus alors un Homme. C’est un fleuve !

À la lumière de votre expérience, que vous inspire cette expression : « Nous sommes tous des compagnons de voyage » ?
Ce n’est pas mal ! Mais ce n’est pas comme cela que je le formulerais. Je dirais plus volontiers que « nous grandissons ensemble ». Plus que d’être des compagnons de voyage, nous sommes des compagnons de croissance, la vie et notre présence dans le monde relevant d’une initiation et pas simplement d’un voyage. Montaigne a vu la vie comme un voyage, le voyage apparaissant comme l’unité d’une multiplicité. Le Moyen Âge a vu la vie comme un pèlerinage, un pèlerinage de l’âme. Je vois la vie comme une expansion. Une expansion à partir du Big Bang de l’existence. Une expansion dans laquelle nous sommes tous solidaires les uns des autres, tous partie prenante.
Nous sommes tous les participants au règne des commencements plus que des fins. Nous sommes tous des inaugurateurs d’aurores.


41_HZajLwgL._SX335_BO1_204_203_200_.jpg Si l’homme-Dieu est en train de faire disparaître la vie tant il a le désir de pouvoir tout dominer par son intelligence, il a également entrepris de faire disparaître la mort, tant il a le désir de vivre éternellement. Et il entend parvenir à ses fins en utilisant deux méthodes. La première consiste à dire « la mort m’appartient », en reprenant le slogan féministe « mon corps m’appartient », afin de revendiquer la légalisation de l’euthanasie ainsi que du suicide assisté. La seconde consiste à mettre réellement fin à la mort en procédant à « la mort de la mort », comme le dit Laurent Alexandre.
Et si nous cessions de promouvoir ce colosse aux pieds d’argile qu’est l’homme-Dieu ? Nous pouvons nous libérer de son désespoir et de son orgueil nihilistes. Sa tyrannie n’est pas une fatalité. Il suffit de le vouloir."Dans son dernier livre, un essai vif et engagé, "La Tentation de l'homme-dieu", le philosophe, Bertrand Vergely, pointe les effets dramatiques d’un fantasme qui prend aujourd’hui de plus en plus de place : le désir d’être sans limite.
Mais cet homme sera t-il plus heureux parce que le monde de demain sera celui de la réussite pour tous et du risque zéro ?…
La Tentation de l'homme-Dieu - Édition Le Passeur - 144 pages - mai 2015.

Avenir-plat1.jpgLe témoignage complet de Bertrand Vergely, dans L'Avenir est en nous - Marie Clainchard ; Edition Dangle - (page 285( - 300 pages, 20€
Quarante-trois aventuriers de l'existence et amoureux de la sagesse (Stéphane Hessel, Boris Cyrulnik, Pierre Rabhi, Jean-Marie Pelt, Annick de Souzenelle, Jacqueline Kelen…) ont accepté de s'ouvrir en toute authenticité, simplicité et humanité. Ils évoquent leurs expériences et leurs vécus, leurs découvertes, partagent leurs espérances, transmettent leurs valeurs…
Un partage d'intelligence, de créativité et de sagesse pour ré-enchanter le monde !