874338.jpg Devance tous les adieux, comme s’ils étaient derrière toi, ainsi que l’hiver qui justement s’éloigne. Car parmi les hivers il en est un si long qu’en hivernant ton cœur aura surmonté tout. (Rainer Maria Rilke).
« Ce qui me plaît dans ce livre, c’est qu’il est écrit à la hache. On ne devrait jamais écrire qu’ainsi. Certaines forêts de contes de fées sont envahies par des ronces aux branches noires, puissantes. La hache de l’écriture permet de s’y ouvrir un chemin. Au centre de la forêt noire j’ai vu un homme que sa mort rendait à la vie lumineuse. J’ai vu son fils œuvrer à une sépulture jusqu’à ce que l’ange de la lecture fasse rouler le rocher de papier blanc mis devant. » (Préface de Christian Bobin).

L’amour pour un père ne meurt jamais.

Trente ans après les faits, un fils raconte le suicide de son père. L’histoire vraie d’une vie qui s’interrompt sans s’interrompre, tant qu’il en reste un qui aime. Un texte magnifique et poignant. On en sort heureux, heureux que la littérature permette pareille résurrection des morts.

Ivy Edelstein se souvient de ce que fut son père, avant et après la rupture. Ce n'est pas un récit linéaire, mais des fragments épars, des réflexions, des situations, des attitudes qui composent un portrait du père terriblement attachant, jamais impudique.

Un paragraphe peut donner une clé de lecture du livre :
"Je suis jeune, je veux vivre", je lui ai dit le soir de son départ définitif. "Je veux rompre le fil transparent qui me relie à toi." Je lui ai répété cela deux ou trois fois, inconscient de la dureté de mes mots. Il m'a répondu : "Pardonne-moi d'avoir eu la parole si absente. Pardonne-moi, mon fils bien-aimé, d'avoir eu la vue troublée et le coeur naufragé." L’auteur nous lance une question même si pour lui , « la réponse est le malheur de la question » : - Qu'avons-nous fait de notre père, de notre vivant, et que ferons-nous de lui après sa mort ?

Quelques extraits :
[....Il faut remercier nos morts pour les questions qu'ils posent ...
.....
....Je peux dire que tu étais effacé, violent, attentionné. Je peux dire que tu étais courageux, intelligent. Je peux dire que tu étais grand, mince, brun, que tu parlais lentement et ne posais jamais de questions gênantes, que tu détestais la bière mais pas le vin, que tu ne parlais jamais de Dieu mais le priait tous les vendredis soir, que tu aimais les enfants, les oiseaux et que tu pouvais regarder un champ de blé ou de maïs assez longtemps mais que tu n'aimais pas les couchers de soleil car ils te rappelaient ton Algérie disparue. Je crois pouvoir affirmer que tu ne faisais jamais de projet et que je ne t'ai jamais vu courir pour de vrai. Je peux dire tout cela et je n'aurais rien dit de toi. ...] ... Je penserai bien à toi mon petit père né en s'échappant de la vie.

L'écume de la vague parfumée des senteurs de l'enfance ne déferlera jamais, mais j'aime la vie plus que tout, comme je t'aime, papa.

Ce petit livre est ton recueil.

Il est ton berceau d'immortalité.

Vous avez un père, vous aussi.

Ce texte n’est ni triste ni larmoyant. Les phrases sont percutantes, certaines donnant même envie de les surligner pour mieux les retrouver les jours de chagrin. Un beau livre, si juste, si lumineux, si poignant, des pages méditatives, un beau cheminement intérieur. Des émotions empreintes de retenue, une délicatesse, une force de sentiment…

Ivy Edelstein a 48 ans. Il vit en Bretagne. Devance tous les adieux est son premier livre.

Ivy Edelstein, Devance tous les adieux, Editions le Cercle points, 9 avril 2015, 107 pages, 8,70 euros.