D__ASCENSION_ET_DE_ROUILLE-ocres_et_or_sur_toile_et_acier-.jpg D'ascension et de rouille (ocres et or sur toile et acier)
"Chacune des œuvres d’Annie Tremsal Garillon vibre de sa vie propre et puissante, délivrant une énergie et une émotion à qui prend le temps de contempler. Fuyant l’anecdotique et le décoratif, l’artiste poursuit sa quête dans de grandes toiles inspirées, au ton incisif et aux mouvements puissants, dont la dimension spirituelle est le souffle.
L’architecture des tableaux d’Annie Tremsal Garillon est soutenue par les lignes de force telluriques d’une vie intériorisée, affleurant sur la toile comme une respiration. Musique indicible d’un mouvement exigeant qui enveloppe, ouvre et interroge avec autant de rugosité que de douceur - le blanc – « l’art nu » - lieu sacré et mystérieux où l’artiste convie notre regard."'' (Anne Brandebourg - critique d’art).

annie_16.jpgEntretien avec une artiste plasticienne, Annie Tremsal Garillon, diplômée en arts plastiques et histoire de l'Art à Paris, qui vit et travaille dans son atelier "L'oeil écoute", au coeur de la montagne vosgienne.

Annie Tremsal Garillon, Dame sagesse vous a invitée à sa table et désirerait mieux vous connaître :

Comment vous présenteriez vous ?

Je suis née dans une famille où la joie était rarement conviée.
Aussi loin que mes souvenirs me le permettent, tout ce qui m’attirait profondément m’était interdit. J’ai tenté alors de me construire entre la frustration et le rêve, l’attente et le désir et, par un pacte inné avec moi-même, j’ai choisi l’attente, une sorte de résilience qui, bien à mon insu, développait en moi des forces insoupçonnées.
De la sagesse, très certainement pas. Un simple reflexe d’être qui ne me venait que d’un appel inné, naturel et irrésistible à la Vie.

L'art s’est imposé à moi lorsque j’ai saisi, très jeune (une dizaine d'années) qu’il n’y avait qu’une réalité à vivre, celle du sens du Beau et celle des belles rencontres. Les artistes, qu’ils soient issus du monde des arts vivants ou de celui des arts plastiques, qu’ils soient musiciens ou plasticiens, me fascinaient et nourrissaient en moi ma manière de poser un regard sur le monde qui m’entourait.
Intuitivement, le Beau n'a jamais signifié pour moi autre chose que ce qui devait nous être supérieur : Habiter le monde en artiste, par tout ce qui m’était sonore et visuel, par tout ce qui sollicitait mes sens et que je restituais naturellement sans me poser de question.

Avez vous vécu une expérience déterminante qui a modifié, changé votre parcours de vie ? Cette expérience vous a-t-elle amenée à prendre des décisions qui orientent encore votre vie ?

« Je fus spectatrice de ma propre joie profonde… »
Une expérience tout à fait insignifiante en apparence et qui, longtemps après, m’est apparue comme une moment clé qui allait peu à peu orienter ma vie. J’ai le souvenir d’un instant lumineux, lorsque la maîtresse, à l’école maternelle, nous offrant la possibilité de choisir une couleur de pâte à modeler, m’ouvrait à ma voie singulière et insoupçonnée. J’ai choisi alors l’unique boule blanche et, pour la première fois, je fus spectatrice de ma propre joie profonde, une sensation qui, aujourd’hui encore, reste intacte. Je devais avoir 5 ans !
L’expérience du blanc s’est manifestée précisément, à ce moment là, même s’il m’a fallu de nombreuses années pour en saisir la portée.
J’ai grandi à « mi-vie » retenue entre le désir de ne pas faire de bruit (la révolte et la tempête n’étaient pas inscrites en moi) et la nécessité de m’ouvrir au monde, celui que je pressentais, beau, amplifié et total. J’en éprouvais sa dimension infinie et mystérieuse que je tenais secrète, tant vis-à-vis de ma famille que de mes enseignants et jeunes de mon âge.

Je n’ai aucun goût pour le conflit et devoir m’imposer n’allait pas de soi. Après les méandres d’une enfance ballotée entre mes aspirations profondes et l’autorité parentale, entre ce monde de l’école où je ne me sentais ni chez moi ni vraiment adoptée par le groupe, j’ai tenté ma voie, entre intuition et soumission, entre rêves et réalité, imaginaire et expériences, entre désir de m’exprimer et interdits. Une dualité qui, au lieu de me perdre, a fait naître ce désir profond et irrésistible d’inventer, de m’exprimer. de me révéler.
L’art était tout naturellement cette manière de résister à ce monde qui m’était imposé. De cet appel, j’ai toujours eu un tas d’idées venant de cette attitude innée de faire des liens entre toutes choses. Je n’avais pas en moi d’univers cloisonnés et Il a en toujours été ainsi. J’ai compris il n’y a pas si longtemps combien il est vital d’ouvrir son regard au-delà de ses limites, celles qui nous donnent l’illusion d’un monde qui n’est pas.
Enfant, et même plus tard, il m’arrivait très fréquemment de m’échapper dans la forêt, et des heures durant, « j’épluchais » le tronc des bouleaux afin de libérer la nacre de leur écorce. Loin d’en avoir conscience, je vivais l’aventure hautement fondatrice de mon désir de pureté, de lumière et de faire révéler le Beau. Le blanc des arbres, conjugué à la lumière de la montagne, s’offrait à moi comme l’apothéose d’une œuvre d’art. Le blanc et la lumière ne font qu’un. Le blanc absorbe toutes les couleurs de la lumière et les renvoie en totalité. Je comprends aujourd’hui combien cette attirance intuitive pour le blanc correspond à la vocation de rayonnement de l’art et de l’artiste.

__la_morsure_de_la_re_alite____ocres_sur_papier_d__Arches-dessin.jpg "La morsure de la réalité" encres et ocres sur Velin d'Arches - 50 X 30 -

« Le blanc dit tout de la lumière ... »''
L’aventure du blanc dans ma peinture n’est pas allée de soi. Proposer au monde un art d’une sobriété totale, quasi cistercienne, où le blanc devient le sujet même d’une recherche quasi obsessionnelle. Il m’a fallu plus de vingt années de recherche artistique pour faire saisir que par le blanc, je livrais la totalité des couleurs. Le blanc dit tout de la lumière.
Dans une sorte de pudeur, j’ai gardé secrète ma relation si particulière avec les bouleaux, condamnée alors à la solitude, non pas celle qui m’éloignait des autres, mais celle qui m’interdisait de dire ce qui se manifestait au plus profond de moi. S’il m’était donné de communiquer, il ne m’était pas donné d’être entendue.
La nature a été mon alliée de jeu et de création… Du « land art » avant l’heure qui, cependant, ne sera pas ma voie d’artiste.

« Seule la nature m’enseignait… »
La nature ! J’ai grandi au milieu d’elle, et j’ai saisi très vite la richesse qu’elle pouvait m’offrir pour sublimer, avec presque rien, ce qu’elle avait de silencieux à nous dire. J’ai glané, récolté, assemblé, déchiré, collé, transformé, rythmé, orchestré sans me préoccuper de la représentation et du sens. L’art ne part pas de rien. Il remonte à l’essence première de toute chose qui n’est que vide et silence.
J’ai tenté de capter les lignes du vent sur les herbes hautes, de saisir le vide prometteur qui dessine les plans successifs, de jouer avec l’alternance des lumières et des ombres, de dompter les pleins afin qu’ils ne soient en trop, épurer l’espace, laisser respirer ces lieux qui m’environnaient, donner à la montagne de la profondeur, en exprimer la sobriété des couleurs, tout un champ pauvre et infini.
Si plus tard, j’ai étudié l’histoire de l’art, de l’art et de son histoire, je ne connaissais strictement rien. Loin de toute influence, seule la nature m’enseignait. Les arbres ont peuplé mon enfance, m’ont saisie par leur puissance, créant ainsi le lien entre la terre et le ciel.
Ils sont mes maîtres de toujours : aucune accoutumance à ce qu’ils me montrent dans cet environnement que je fréquente toujours quotidiennement.
Tenue au silence par un réflexe inné de protéger ce qui se disait en moi, « J’écrivais » mes œuvres comme un musicien composerait une sonate.
Depuis toujours, les arts visuels n’étaient pas dissociés de la musique. Pour moi, Il s’agissait là d’une même réalité. L’image s’est toujours faite son et harmonie, espace et rythme, vide et plein.
Les éléments riches et divers de la nature se posaient alors comme des notes dont j’en éprouvais le chant.
Tout cela s’est construit naturellement loin du regard des autres, pour la simple joie d’exister, me glissant peu à peu, presque coupable, dans ma propre vie.

Quelle est votre vison du monde actuel ?

« Il est de la responsabilité de l’artiste d’ouvrir le monde à sa part sensible… »
Difficile de dire que le monde actuel va bien et, de cela, tout le monde en convient.
Notre monde est divisé entre ceux qui cherchent le bonheur à l’extérieur d’eux mêmes, dans des structures, qu’elles soient politiques ou sociales, à travers des croyances et du prêt à penser… et puis ceux qui, appelés par un monde plus élargi et intérieur, s’interrogent sur le « qui suis- je ? » dans le pouvoir du moment présent. Les premiers sont dans les croyances, la critique et le nihilisme ; les seconds irradient la part consciente et profonde d’eux-mêmes. Le problème majeur est que ces deux mondes qui, ne pouvant plus se comprendre, cohabitent difficilement.
Notre monde se transforme et le modèle existant est de plus en plus obsolète. Cependant si tout le monde en parle, rien ne bouge vraiment.
Si agir sur le collectif me semble impossible, j’ai cependant toutes les libertés de me changer moi-même.
S’élever en conscience, se désidentifier de notre mental dominateur, cultiver l’instant présent, rayonner de cet état d’être, où notre talent peut s’épanouir, voici la voie qui nous attend.
C’est individuellement que le chemin peut s’opérer. Cependant on ne se fait pas seul. Il convient de se laisser entraîner par des personnes qui sur ce chemin nouveau, sont largement devant soi. Qu’ils soient philosophes, écrivains ou poètes, artistes ou thérapeutes, qu’ils aient pour vocation de parler, d’enseigner, ils sont autant de lumières qui jalonnent notre chemin et labourent notre « terre intérieure ».

Ma vie d’artiste est silencieuse et solitaire. Le silence est mon allié depuis bien des années, et s’il a parfois été étroitement lié à la solitude, j’ai saisi très vite qu’il était un outil de construction de soi. Il ne m’a jamais été donné de prendre une part active à la comédie de notre monde tel que l’homme se l’est construit. Et de cela j’en remercie « le Ciel ».
Néanmoins puisque je vis dans ce monde, ma voie est de tenter de l’émerveiller. Il est de la responsabilité de l’artiste de l’ouvrir à sa part sensible.

« L’art est mon chemin de vie … »
L’art s’est imposé à moi comme une évidence ne cherchant pas un instant ce que j’aurais pu faire d’autre. Il est mon chemin de vie. Si créer qui, en hébreu se dit Bara’, signifie « mettre dans le voir », selon l’enseignement d’Annick de Souzenelle, (pour qui je nourris à la fois une profonde reconnaissance pour ce qu’elle m’a transmis et une tendresse infinie pour la femme qu’elle Est), la question reste entière à chaque commencement d’une œuvre. À elle seule, elle est l’énergie puissante d’une œuvre en devenir.

10988499_10205914774768436_7131358945900720647_n.jpg "Le retour" - ocre, huile et or sur toile et acier - 120 x 120 -

"En servant l’art, l’artiste sert la réalité sensible du monde…" '
L’art n’est pas immédiatement accessible, que ce soit du point de vue de l’artiste même ou du spectateur, et, comme le dit si bien Pierre Soulages, artiste dont je partage quasiment tous les propos sans aucune prétention, la réalité de l’art réside dans « le triple rapport qu’il y a entre celui qui a peint une toile, cette toile et celui qui la regarde ».
L’artiste peint d’abord pour lui, pour que vivre lui soit possible. Cependant son œuvre n’est œuvre d’art que lorsqu’elle est vue, qu’elle est regardée par d’autres.
Paul Baudiquey, avec qui cheminer durant plus de 15 années, fût une fête, affirme si poétiquement « Donner à voir ce qui ne serait pas vu s’il n’avait été peint ». Le travail de l’artiste est un mouvement généreux. En servant l’art, il sert la réalité sensible du monde.

Une certaine forme de l’art se dit avec poésie, qu’elle soit narrative, figurative ou abstraite.
Le monde, divisé, sépare l’art en deux tendances qui, dans cette forme de conscience s’opposent : la figuration et l’abstraction. Abstraire ne signifie pas de retirer l’image mais au contraire, ouvrir l’apparence à ce qui ne se voit pas mais qui est bien réel. Aller au delà des apparences est d’une très haute exigence.
Détacher l’image d’un quelconque rapport avec ce qu’elle représente, y capter les « souffles vitaux » qui animent une œuvre, l’élever au rang d’une totalité qui, plus que réelle, nous redresse et nous élève dans notre être tout entier, tel est l’enjeu de l’Art.
Imaginons que vous vous arrêtiez devant un dessin de Rembrandt, non pas une gravure mais ce que l’on appelle un lavis au pinceau et à l’encre.
Faites l’expérience d’en extraire le sujet qui n’est toujours qu’un prétexte, et de ne voir que l’espace et le trait. Vous serez saisis par l’intemporalité du style et la force qui s’en dégage. L’œuvre est là non pas parce qu’elle représente « une jeune fille à sa toilette » ou « l’adoration des mages », mais parce qu’elle nous dit tout de la force du geste de peinture, d’écriture et, par là-même, nous renvoie à notre propre force intérieure. C’est de force à force que se fait le lien entre l’œuvre et celui qui regarde.
Rembrandt est un maître du trait, ce que la Chine entière possède en elle de par sa culture millénaire et par son écriture calligraphique. Mes amis chinois se plaisent à dire qu’ils ont le trait et l’Occident la couleur. L’Orient nous ouvre la voie et fréquenter la Chine, ses artistes et ses maîtres dont Zhu Ying avec qui j’ai échangé à chacun de mes séjours et qui a porté un regard aussi exigent que généreux sur mon travail, a nourri mon sens de la qualité du trait. A lui seul, il est à la fois l’énergie et le souffle. Il est la part essentielle de la vie d’un tableau. Le trait est primordial.

D__espace_et_de_geste___encre__ocres_sur_toile_160x130__copie.jpg "d'espace et de geste" - encres, ocres sur toile de lin - 162 X 130 -

« Entrer en poète dans le monde qui nous attend… »''
Nous sommes, il me semble, à la fin d’un monde qui croit tout savoir : nous devons laisser nos certitudes pour entrer en poète dans celui qui nous attend.
Une œuvre abstraite ne témoigne pas d’un univers sans image mais au contraire, d’un univers amplifié et vivant, une sorte d’art pur dégagé de tout bavardage et d’une volonté de sens à tout prix.
Je ne cherche pas le sens. C’est le sens qui me cherche. Alors le chemin prend la forme de celui qui nous convient le mieux, celui qui correspond à notre vérité la plus intime, en lien avec le point le plus éloigné de soi-même. Voilà, c’est cela : se situer à ce point zéro où la joie de créer est totale.
Cet art là ne dit rien, ni de lui-même, ni de l’artiste qui s’efface. Il est sans titre et nous laisse sans voix.
J’aime ce qu’écrit Roger Vailland à propos de l’art qui ne livre aucun message « laissons les messages aux prophètes et au facteur » et là, je rejoins Mallarmé lorsqu’il énonce : « Ainsi la peinture ne transmet pas de sens, elle fait sens, non pas celui caché, le sens secret, mais nous renvoie au mystère du cœur et de la vie». Voir le monde actuel en artiste est à la portée de tous, pour peu que l’on saisisse que ce qui se voit du monde n’est qu’une infime partie d’une réalité qui nous dépasse. Le mental que l’on sollicite sans cesse ne peut à lui seul saisir cette évidence.
Pris par la nostalgie du passé qui n’est plus et se projetant sans cesse vers un futur qui n’est pas encore, apprendre à vivre le moment présent, se laisser saisir par son pouvoir, ne va pas de soi. Il est de toutes les urgences d’inverser notre rapport au monde, pour voir le monde tel qu’il est vraiment, en totalité, visible et invisible. Se libérer de nos peurs (cela se travaille), de nos désirs incessants, de notre volonté de tout contrôler, est ce qui nous permet de vivre l’instant dans sa totalité pleine et entière.

« Nous sommes tous appelés à créer, à se recréer… »
Voilà comment je vois le monde aujourd’hui, dans un regard d’espérance et me disant que nous n’avons jamais été aussi prêts de ce nouveau paradigme. Loin de moi cette tentation vaine de lui dresser un procès, énumérer sa chute, s’étaler dans la justification et une fois encore se mettre à distance de sa propre responsabilité.
Aujourd’hui, la pratique des arts visuels est l’objet d’un engouement général. Si nous ne sommes pas tous appelés à devenir des artistes professionnels, en chacun de nous existe une capacité à créer.
Toutefois, Il convient faire une distinction entre l’artiste professionnel qui s’est engagé à servir l’art, y consacrant toute sa vie par une discipline de chaque instant, et, dans une exigence totale, avec la part créative qui est en chacun de nous.
Nous sommes tous appelés à créer, à se recréer. N’est ce pas le sens du 7ième jour de la Genèse où Dieu se retire afin que nous puissions nous mettre sur le « trône de notre vie propre » (le Tsimtsoum dans la tradition hébraïque) ?
C’est ainsi que je vois le monde qui s’amorce non pas dans une décadence comme en témoignent les médias attelés, d’une manière irresponsable et inconséquente, à servir la part d’ombre du monde, mais libéré de sa capacité créatrice, magique et audacieuse.
Danser sa vie, s’ouvrir à l’intuition, dialoguer avec ce qui se dit en chacun de nous, livrer notre vraie nature qui n’est qu’amour, joie, développer son talent, accomplir ce pourquoi nous sommes faits… autant de voies qui font la qualité de l’être et la diversité du monde.

La joie est témoin de l’instant, celui qui n’a ni passé ni futur, celui qui échappe au « temps psychologique », celui de notre capacité à créer.
L’acte créateur ne peut être qu’en synchronicité totale avec l’instant, ce qui lui confère un certain pouvoir sur l’artiste par qui passe l’œuvre qui se fait, mais aussi avec celui qui la regarde.
Être libéré du temps psychologique, ne plus avoir besoin du passé pour générer l’idée de la création, se désengager d’elle, rend l’œuvre possible. Se libérer de la dictature du mental afin de laisser s’épanouir notre personne sensible ne peut que contribuer à un monde meilleur.
Et comme le dit si magnifiquement Christian Bobin : «Ne rien prévoir, sinon l’imprévisible, ne rien attendre sinon l’inattendu. »

Quelles sont les valeurs auxquelles vous êtes attachée ? De quelle manière les rendez-vous vivantes ?
La valeur suprême serait pour moi l’absence de valeur…Ou plutôt les valeurs qui, sorties d’un code moral ou même éthique, rejoindraient l’unité d’un instant juste.
En revanche j’affectionne les valeurs qui posent les questions fondamentales du bien vivre. Les valeurs de l’engagement que ce soit avec soi même, avec les autres, mais aussi avec ce qui nous transcende. Les valeurs qui me poussent moi-même au dépassement, à développer l’audace d’aller au-delà de ce qui est convenable. Plus qu’une valeur, il s’agit là d’une attitude d’être.
J’attribue une valeur particulière à l’intuition, cet espace d’être et d’entendement qui n’a rien à voir avec le mental. Sans cette capacité d’écoute de mon intuition, mon travail de recherche artistique serait stérile.
C’est l’en deçà ou l’au-delà qui se manifestent comme une injonction d’exister, car les voies de création sont mystérieuses et initiatiques.

A ce jour que désireriez vous transmettre ?

« La Beauté est un état d’être… »
« La Beauté sauvera le monde ». Cette phrase de Dostoïevski, hautement spirituelle, résonne comme un appel. L’art ne peut y échapper.
Il convient évidemment de faire une distinction entre le beau qui signifie l’agréable, le joli et le Beau dont parle Dostoïevski. Ce qui est agréable peut être beau mais l’art n’a rien à voir avec cela. Le Beau qui est d’un autre ordre, fait l’unanimité et impose le respect.
Cela m’évoque l’idée de la « suprême harmonie » dont parle le chef d’orchestre Andrei Filipov dans ce film magnifique de Radu Mihaileanu, « Le concert ».
Le Beau n’est pas une affaire de goût, relatif à notre perception du sensible, pas plus qu’il n’a à voir avec le plaisir.
Le Beau dans l’art est d’un autre ordre, bien plus essentiel que sa simple perception esthétique.
Le Beau est un appel et éveille notre âme.
Le Beau suscite notre faculté à l’émerveillement
Le Beau exerce une attraction d’être, capture les sens et nous élève.
Le Beau n’est pas un objectif, il est un état d’être, où, par une hyper présence, les yeux se tendent vers l’horizon imprenable d’un réel sublimé.
Il est de la vocation de l’art de tendre vers le Beau, non pas par la représentation d’une « belle chose » mais dans un élan de très grande liberté, s’ouvrant ainsi à la vie et s’offrant le sacré.
Si nous suivons Hegel enseignant « qu’avec l’art et la philosophie, l’homme vit pour l’esprit » alors la vocation de l’art ne serait elle pas de rendre cette dimension spirituelle sensible ? Une esthétique supérieur qui nous évoquerait le sacré !

detail_marelle.jpeg "Faire du Ciel le plus bel endroit de ma Terre" - Fragment - technique mixte et or sur bois et acier - 610 X 200 -

« Servir l’art est ce que j’ai de mieux à transmettre… »
Chaque époque de l’histoire travaille sa création et notre époque cherche à revivre, me semble-t-il, une « remise au monde », « s’en-originer » à nouveau, replacer le geste de peinture, d’écriture dans le contexte d’un commencement qui n’aurait pas d’image…
Rejouer les gestes fébriles et incertains d’une mémoire enfouie, d’une mémoire voilée par tant de sophistication de notre monde contemporain.
Être contemporain aujourd’hui, c’est remonter au plus lointain, au plus enfoui de soi même, par des débuts incertains, des maladresses exprimant tout de l’émergence de nos origines. C’est traverser les mémoires épaisses de l’histoire afin de se dégager du poids culturel de notre civilisation et dans une totale humilité, s’effacer vis à vis de ce qui se dit au plus profond de soi et qui se fait geste de peinture. Se libérer des codes appris, les désapprendre pour mieux saisir ce qui émerge d’un « je ne sais où » intérieur, manifestant les limites de l’humain vers un infini du monde.
Cet acte de créer est totalement libérateur.
Ne nous y fions pas. Il est aussi d’une totale exigence et ce processus d’oubli demande des années d’une pratique quotidienne et soutenue, une sorte d’ascèse que seule la nécessité intérieure s’impose.
C’est remonter vers le mystère des origines et revivre sa propre remise au monde, replonger dans des débuts incertains, et par une intuition totale, se laisser prendre par une sorte de bourdonnement chaotique, imprenable. C’est creuser le vide originel comme on s’enfonce peu à peu dans une eau profonde, et, de même que la science actuelle explore le monde de l’invisible à travers toute la dimension quantique, C’est se dégager du sens, de l’esthétique, c’est vivre cette expérience unique et originelle dont le mystère est total.

Ainsi l’artiste existe… par des gestes répétés, une sorte de rituel consenti, dans un rapport de corps à corps avec ce qui se crée sur sa toile blanche.
Se reconnecter avec cet espace si lointain, si enfoui en soi, relève d’une expérience hautement spirituelle et artistique. En construisant l’œuvre, l’artiste se reconstruit.

Même si Malraux profère que « l’art est une manière de résister à la mort », l’artiste ne se bat pas contre la mort, mais pour plus de Vie.
L’accomplissement d’une œuvre n’est pas tant de nier la mort que de lui résister et de transmettre amplement des gestes de vie.
Servir l’art est ce que j’ai de mieux à transmettre. Du geste au souffle, du souffle à la présence, de l’attention à l’œuvre, une attitude créative qui se situe au point d’expression entre l’Être et l’existence, entre le dedans et le dehors.
Le Vide de la toile blanche appelle le vide en soi.

À la lumière de votre expérience, que vous inspire cette déclaration : « nous sommes tous des compagnons de voyage » ?
Je partage volontiers l’idée que la Vie est un voyage non pas comme une comédie pour se divertir, mais pour avancer et grandir ensemble.
J’ai voyagé, je voyage encore, je voyage à chaque instant qui s’écoule et je mesure combien cela me bouscule dans ma « zone de confort ». Accepter de voyager, c’est accepter l’imprévu, le nouveau, la diversité, l’autre dans sa différence, cet autrui dont parle Levinas.
C’est accepter aussi ce qui monte en soi, ce qui se montre à soi, ce qui peuple nos rêves, ce qui se dit et se redit, autrement, par des synchronicités. C’est surtout les saisir, accueillir ses intuitions, c’est se laisser prendre par tout ce qui monte d’une manière très irrationnelle. C’est renoncer à la programmation et au contrôle de tout. C’est s’enrichir de ce qui est imprévu voire même insoupçonnable. C’est se vivre dans cette partie inconnue de soi même.
Seules l’épreuve et une certaine discipline, qu’elles soient plus ou moins heureuses, met à nu cette part retranchée de nous même. Le voyage - qu’il soit physique où imaginaire - est ce qui bouscule nos certitudes. Pour tout cela j’aime voyager, me frotter à tout ce qui est vivant, les humains mais aussi la nature, le monde animal comme le monde céleste.

Nous sommes riches et vivants de notre union avec le Tout.


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"Faire du Ciel le plus bel endroit de ma Terre" - techniques mixtes et or sur bois et acier - 610X200
Photo de Hughes Delescluse

Expositions : Les oeuvres d'Annie Tremsal Garillon ont remporté différents prix et sont exposées dans de nombreux pays du monde et principalement en France, en Chine, en Asie du Sud-Est, au Moyen-Orient, aux USA et en Europe.
Depuis une vingtaine d'années, Annie Tremsal Garillon conduit des stages d'expression plastique et des voyages artistiques dans les grands musées du monde (Saint Petersbourg, Barcelone, Florence, Londres, Amsterdam, Bruxelles).

==> De début mai à fin septembre 2015, ses oeuvres ont été exposées au Palais Ca'Zanardi dans le cadre de la prestigieuse Biennale d'art contemporain de Venise.

==> Du 24 septembre au 19 décembre 2015, Annie Tremsal Garillon expose à Lyon, à La 10ème biennale d'art sacré actuel.
"Faire du Ciel le plus bel endroit de ma Terre" est exposé à l'église de la biennale d'art sacré à Lyon : St Plycarpe 25, rue René Leyrayd 69000 LYON (1er arrondissemen).t

* Pour suivre les expositions d'Annie Tremsal Garillon : http://tremsal-garillon.com/

==>> "J'ai créé ce blog "L'avenir est en nous blog" pour prolonger mon livre, L'Avenir est en nous". Quarante-trois aventuriers de l'existence et amoureux de la sagesse (Stéphane Hessel, Boris Cyrulnik, Pierre Rabhi, Jean-Marie Pelt, Annick de Souzenelle, Jacqueline Kelen…) ont accepté de s'ouvrir en toute authenticité, simplicité et humanité. Ils évoquent leurs expériences et leurs vécus, leurs découvertes, partagent leurs espérances, transmettent leurs valeurs….
Avenir-plat1.jpg Je continue dans ce blog d'interviewer d'autres aventuriers de l'univers et de faire partager leurs espérances. Annie Tremsal Garillon est une artiste peintre, et à mes yeux, également une aventurière de l'existence… ! "… Tout artiste est un réveilleur d'énergie.… Un tableau d'Annie murmure les dimensions qui traversent l'homme et le monde. Regardez-la. La regarder fait avancer." 'Bertrand Vergely - Philosophe et écrivain).

Contact blog de Marie Clainchard : http://lavenirestennousblog.free.fr...